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08/11/2010

Entretien Avec Henri Guaino : Une forme d'illusion a conduit à la catastrophe...

Publié dans "MAROC.MA"

Entretien Avec Henri Guaino
Une forme d'illusion a conduit à la catastrophe...
Limpide, le propos du conseiller spécial du Président français Nicolas Sarkozy s'arrête sur la crise et les espoirs nourris quant à l'UPM
Publié le : 07.11.2010 | 12h55



Depuis belle lurette déjà, le conseiller spécial du président de la République de France Henri Guaino ne passe pas inaperçu. Féru d'Histoire, le Conseiller spécial de Nicolas Sarkozy figure parmi les plus fervents défenseurs de l'idée de l'Union pour la Méditerranée.


C'est à Marrakech, à l'occasion de la tenue du Forum économique mondial, que Le Matin l'a rencontré. Une interview exclusive où l'homme politique rejoint l'analyste économique qu'est Henri Guaino. Pour lui, l'événement qu'a abrité la ville ocre trouve son importance, aux yeux d'H.Guiano, dans le fait qu'elle est «utile parce qu'après la crise 2008-2009, il faut tout remettre à plat et l'on ne peut pas espérer faire bouger les choses sans faire bouger les esprits…» Quant à la crise, elle-même, le conseiller du président Sarkozy n'y va pas de main morte en notant que «il y a eu beaucoup de rencontres avant la crise qui ont toute témoigné d'une sorte d'aveuglement collectif davantage que d'une lucidité partagée sur l'état réel de l'économie mondiale». Sa conclusion tombe comme un couperet voulant rompre avec une certaine idée de l'appréhension de la crise : «Nous avons vécu, collectivement, à l'échelle mondiale, dans une forme d'illusion qui nous a conduits droit à la catastrophe». Entre l'adret et l'ubac, le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy ne manque pas de relever que combien même l'on n'a pas tiré tous les enseignements de la crise, il n'en demeure pas moins que «le seul fait que la G20 existe, qu'il se réunisse, c'est une révolution.

Le seul fait que l'on commence à parler de la régulation de l'économie mondiale, de la régulation de la finance, de la remise en ordre du système monétaire c'est déjà un énorme progrès». Henri Guiano estime, néanmoins, que sur fond de crise «il nous faut opposer la coopération à la tentation du protectionnisme». Surtout, renchérit notre interlocuteur, que « c'est par la coopération et la responsabilité partagée que nous exprimerons au mieux notre destinée commune». D'où le besoin, justement, d'un cadre multilatéral plus large». Et c'est sur ce principe global, nous dit H.Guiano, que se dessine le comment de la construction de l'Union pour la Méditerranée. Et d'indiquer que le Sommet de l'UPM, initialement prévu en juin 2010, devra se tenir le 21 novembre à Barcelone. Une opportunité de plus pour pouvoir prétendre entreprendre plus et mieux.

Abdelhadi Gadi
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Henri Guaino, né le 11 mars 1957 à Arles (Provence-Alpes-Côte d'Azur), est un haut fonctionnaire français. Il est, depuis le 16 mai 2007, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy. Henri Guaino a participé au Forum économique mondial sur la région du Moyen-Orient et l'Afrique du Nord (MENA) qui s'est tenu du 26 au 28 octobre à Marrakech, sous le thème "Sens, résilience et prospérité".

LE MATIN : Vous avez fait le déplacement pour participer au Forum économique mondial. Est-ce qu'on peut avoir votre appréciation de cet événement, prenant notamment en ligne de compte son timing ?
HENRI GUAINO : Il s'agit d'un événement important parce que la plupart des acteurs qui s'intéressent au développement de la Méditerranée y prennent part. Ce type de rencontre est utile parce qu'après la crise 2008-2009, il faut tout remettre à plat et l'on ne peut pas espérer faire bouger les choses sans faire bouger les esprits, les mentalités... Pour cela, il est primordial que les différents acteurs confrontent leurs idées. Si les gens ne se parlent pas, ne réfléchissent pas ensemble, on ne fera rien avancer. Il faut aussi que les acteurs de la politique, de la culture, de l'économie se rencontrent pour parler de projets concrets, nouer des relations d'affaires. C'est indispensable si on veut que les projets se multiplient et que la croissance revienne.

Il y a eu des rencontres et sommets avant que la crise n'éclate. Est-ce qu'il ne vous semble pas que les experts n'ont rien vu venir et qu'on pourrait retomber sur la même chose demain ?

C'est vrai qu'il y a eu beaucoup de rencontres avant la crise qui ont toutes témoigné d'une sorte d'aveuglement collectif davantage que d'une lucidité partagée sur l'état réel de l'économie mondiale, du système financier et du système monétaire. Nous avons vécu, collectivement, à l'échelle mondiale, dans une forme d'illusion qui nous a conduits tout droit à la catastrophe Mais, il y a eu aussi des experts qui ont alerté sur les déséquilibres économiques et les dérives de la finance, et ils n'ont pas toujours trouvé d'enceinte pour se faire entendre. Il y avait une pensée unique, il y avait des intérêts qui ne voulaient pas être remis en cause et qui étouffaient toutes les voix critiques. La crise a mis un terme à cet état de fait. Nous savons maintenant que les choses ne peuvent pas continuer comme avant et qu'il n'y a pas d'issue pour une économie fondée sur l'argent facile, la spéculation et la rente.
Ne nous y trompons pas : il n'y a pas d'un côté la crise financière, de l'autre la crise économique, d'un autre encore la crise sociale, ou la crise écologique. Elles sont toutes liées et, si nous n'y prenons pas garde, elles engendreront aussi des crises politiques très graves. A-t-on tiré jusqu'à présent toutes les leçons de la crise ? A-t-on pris toutes les mesures qui s'imposent ? Pas encore. Mais déjà, le seul fait que le G 20 existe, qu'il se réunisse, c'est une révolution. Le seul fait que l'on commence à parler de la régulation de l'économie mondiale, de la régulation de la finance, de la remise en ordre du système monétaire, c'est déjà un énorme progrès. C'était des sujets qu'il était impossible d'évoquer avant la crise dans les enceintes internationales.

Regardez l'évolution des débats dans des rencontres comme celle de Davos ! Ou prenez l'exemple des monnaies : il y a quelques mois encore, le sujet paraissait sans intérêt pour beaucoup d'observateurs, pris par le quotidien, saisis par la fébrilité des marchés, obsédés par le court terme. Puis on a vu surgir des tensions, le risque de guerre des monnaies est devenu tangible. Du coup le problème du système monétaire international s'est installé au cœur du débat. La France qui va présider le sommet du G 20 et le G 8 pendant un an à partir du mois de décembre va mettre ces sujets à l'ordre du jour. Le seul fait de les mettre à l'ordre du jour est déjà, en lui-même, un événement. Les mentalités et les comportements ne changent pas du jour au lendemain. Il est vrai aussi que la crise n'a pas eu autant d'effets catastrophiques qu'elle aurait pu en avoir si la réaction des banques centrales et des États n'avait pas été aussi énergique. Mais le fait d'avoir évité le pire et d'avoir le sentiment que la croissance a tendance à repartir contribue à un relâchement des efforts de réforme. Or, si nous ne remettons pas les choses à plat, si nous ne changeons pas en profondeur nos critères, notre organisation, nos règles et cela tous ensemble, alors les mêmes causes produiront les mêmes effets.

Tous ceux qui pensent que tout pourrait recommencer comme avant, non seulement se trompent mais prennent devant l'Histoire une responsabilité très lourde. Rien ne peut recommencer comme avant. Si la spéculation continue à avoir le rôle qu'elle a eu dans les années passées, s'il n'y a pas de règles, si les marchés continuent de fonctionner de manière débridée, s'il n'y a pas de transparence, nous aurons à affronter des crises encore plus graves parce que les États n'auront plus autant de moyens pour intervenir. Quand la confiance disparaît en temps de crise, on a besoin que les banques centrales et les États interviennent pour empêcher que tout s'effondre en sauvant les banques et les institutions financières. La contrepartie de ces interventions, en dernier ressort, c'est que les banques, les institutions financières doivent respecter des règles. Il est clair qu'il y a encore beaucoup à faire sur la réglementation du système financier, des banques, des marchés, sur la stabilisation des cours des matières premières... C'est toujours la même problématique : on ne peut pas laisser la spéculation fixer le prix des matières premières, de l'alimentation, de l'énergie, des métaux, les cours de change, la valeur des entreprises...

Par rapport aux effets de la crise, il y a eu l'effet du repli de certaines économies. Par exemple, en France, il y a eu le repli qui a eu de l'effet sur les centres d'appels et ce qui a suscité la question de la délocalisation. A votre avis, est-ce que ce sont des réactions productives ?

Le protectionnisme est une mauvaise idée. Mais les sociétés et les économies des pays développés ne peuvent pas supporter que tout s'en aille. Ce sont des sociétés qui sont en crise profonde. Il faut en tenir compte. Cette crise suscite une forte demande de protection. Si cette demande ne trouve pas de réponse raisonnable, les peuples finiront par exiger des réponses déraisonnables. Si l'on veut éviter le protectionnisme, si l'on veut éviter le repli sur soi de beaucoup de grands pays développés, il faut qu'il y ait des règles, il faut qu'il y ait de la réciprocité, qu'il y ait de la concurrence loyale. Il faut que tout le monde ait le sentiment d'avoir quelque chose à gagner à l'ouverture et à la mondialisation. La question des centres d'appels renvoie, à mon avis, à une question fondamentale. Qu'il y ait une redistribution des cartes dans l'économie mondiale, c'est inévitable avec l'émergence de nouveaux concurrents. Mais, il y a deux formes de mondialisation. La première, celle que nous venons de vivre depuis trente ans dans laquelle beaucoup de pays essaient de se développer au détriment des autres.

Et ce, en prenant leurs emplois, leurs parts de marchés, leurs technologies et en utilisant des dumpings monétaires, sociaux, fiscaux, ou encore environnementaux. Cette forme de mondialisation ne peut pas être durable. Un deuxième type de mondialisation s'est manifesté à plusieurs moments dans l'histoire, pendant les «Trente Glorieuses» par exemple, où les sociétés se sont ouvertes, ont accepté la liberté des échanges, la concurrence loyale et où chacun en se développant a contribué au développement des autres. Cela suppose qu'un certain nombre de pays ne considèrent pas que l'objectif ultime est d'accumuler des excédents mais d'améliorer la qualité de la vie, le pouvoir d'achat, la protection sociale et de développer leur marché intérieur de sorte qu'ils deviennent, à la fois, des fournisseurs et des clients. C'est la seule mondialisation qui soit durable. Il nous faut opposer la coopération à la tentation du protectionnisme.

Commençons par organiser l'espace euro-méditerranéen pour en faire le grand laboratoire du co-investissement et du co-développement. C'est par la coopération et la responsabilité partagée que nous exprimerons le mieux notre destinée commune. Au delà de ce que nous faisons sur le plan bilatéral, qui demeure très important, nous avons besoin d'un cadre multilatéral plus large. Il nous faut discuter tous ensemble de l'alimentation, de l'agriculture, de la production industrielle…
Il nous faut réfléchir ensemble sur la répartition de la chaîne de valeurs entre l'Europe et les pays de la Méditerranée, sur un cadre réglementaire et juridique pour les investissements...
Prenez l'exemple du plan solaire méditerranéen qui intéresse particulièrement le Maroc. On a créé deux consortiums de grandes entreprises, l'un pour la production d'énergie solaire, appelé Desertec, l'autre pour construire des infrastructures de transport électrique entre les deux rives, appelé Transgreen. Ainsi une partie de l'électricité solaire produite au Sud pourra être exportée vers l'Europe qui en a besoin pour atteindre ses objectifs en matière d'énergie propre.
De la sorte, on va pouvoir rentabiliser des projets qui, sans cela, n'auraient pas été rentables. C'est exactement dans cet esprit que nous devons travailler. C'est le genre de projets que nous devons monter ensemble et où tout le monde est gagnant. Voilà comment nous allons bâtir l'Union pour la Méditerranée.

En dehors de ce projet, nous avons l'impression que l'Union pour la Méditerranée relève des vœux pieux…

Certes, on ne va pas refaire du jour au lendemain l'unité de la Méditerranée perdue depuis si longtemps. Ce vieux rêve d'unité se heurte aux drames et aux tragédies qui depuis des siècles déchirent le monde méditerranéen. Mais l'Europe, si longtemps divisée elle aussi par tant de guerres ne s'est pas unifiée non plus du jour au lendemain. La marche vers l'unité ne peut être qu'un processus très long. Mais depuis deux ans, on progresse avec pour but que, petit à petit, une solidarité, sans cesse croissante entre les deux rives, devienne un processus irréversible. De ce point de vue, au milieu des difficultés, malgré le conflit israélo-palestinien et avec tous les autres conflits qui divisent les pays de la Méditerranée, on avance quand même. La région a traversé depuis deux ans des crises majeures. Cependant, aucun de ses membres n'a souhaité quitter l'Union pour la Méditerranée.

Mais c'est difficile de la maintenir ?

Oui c'est difficile. Il y a le conflit israélo-palestinien, l'affaire du Sahara, Chypre... Sans oublier la crise économique, la crise alimentaire qui peut revenir demain avec des émeutes de la faim dans certains pays si les cours des matières premières montent brusquement à cause des pénuries et de la spéculation... Mais c'est précisément pour cela qu'il faut consentir davantage d'efforts pour essayer de construire l'UPM. A aucun moment, nous n'avons cessé de travailler sur les grandes priorités fixées au Sommet du 13 juillet 2008. C'est vrai que le plan solaire est le plus avancé. Mais la dépollution de la Méditerranée avance aussi, ainsi que la coopération universitaire, ou celle en matière de protection civile, ou de politique de l'eau. Nous nous sommes aussi employés à mobiliser des capitaux. Nous avons créé des fonds. Nous avons mis en place le fond InfraMed pour le financement des infrastructures en Méditerranée avec les Caisses des dépôts française, espagnole, marocaine, des institutions financières égyptiennes et d'autres partenaires vont s'y joindre. On espère atteindre un milliard d'euros de fonds propres dans un premier temps. Avec la possibilité d'emprunter, on arrivera à deux milliards de capacité d'investissement. Je pourrai citer aussi le fonds carbone méditerranéen ou encore l'augmentation des engagements de la Banque Mondiale. Depuis le début, on estime que l'Union pour la Méditerranée a permis de mobiliser à peu près huit milliards d'euros supplémentaires pour la Méditerranée. C'est un début.

Après le report du sommet des chefs d'État de l'UPM, qu'en est-il aujourd'hui, est-ce qu'il y a une autre date qui est décidée ?

Le sommet était initialement prévu en juin 2010, deux ans après le premier sommet du 13 juillet 2008 à Paris qui avait lancé l'UPM. Nous avons décidé, d'un commun accord, de le reporter. Parce que les conditions politiques n'étaient pas réunies. Même si l'UPM n'est pas faite à l'origine pour résoudre le conflit israélo-palestinien, elle ne peut pas l'ignorer.
Ce conflit est au cœur des relations des pays méditerranéens. Une autre date a été fixée, le 21 novembre à Barcelone. C'est vrai que l'on se retrouve, une fois encore, dans un contexte très difficile de blocage sur la question du Moyen-Orient. Il est néanmoins très important que ce sommet se tienne. La France a proposé qu'il soit adossé à une initiative en faveur de la paix. Elle a proposé d'y associer tous les pays qui se sentent concernés et qui sont engagés dans le processus de paix. Comme la Russie et les États-Unis. Tous ensemble nous pouvons peut-être trouver le moyen de sortir du blocage dans lequel nous nous trouvons aujourd'hui. Ce serait la première fois que tous les pays concernés seraient présents, y compris les pays du Sud.

C'est une occasion sans précédent pour faire avancer la cause de la paix. Ce sera aussi l'occasion de régler les problèmes institutionnels de l'UPM. Le secrétariat a été mis en place. C'est la première fois que dans une organisation de ce genre il y a un secrétaire général adjoint palestinien et un autre israélien qui travaillent ensemble. Il faut maintenant régler le problème du financement de ce secrétariat. Il faut régler aussi le problème de la coprésidence Nord et désigner les nouveaux co-présidents pour les deux ans à venir. Nous allons proposer aussi d'élargir les discussions à des sujets comme la question alimentaire qui est essentielle ou la question des migrations qui l'est tout autant, ou encore à des questions comme le développement urbain, le projet de création d'une banque de la Méditerranée et d'un Centre méditerranéen de la recherche scientifique.

Avez-vous eu des garanties que les deux parties, Palestine et Israël, vont répondre favorablement à votre appel ?

Pour l'instant, aucun pays membre n'a demandé le report du Sommet.

Entretien réalisé par Abdelhadi Gadi et Mohamed Zaïnabi

13:33 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

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