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25/01/2011

Union pour la Méditerranée : comment les inacceptables communs des opinions publiques sont aussi de puissants facteurs de cohésion

Par Emmanuel DUPUY, chercheur Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM), ancien chargé de mission Secrétariat d’Etat à la défense et aux Anciens combattants.

Emmanuel DUPUY est membre du bureau de ".Med", chargé de la prospective

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Chercheur à l’Ecole militaire, Emmanuel Dupuy s’intéresse à l’Union pour la Méditerranée dans son acception la plus large, mais aussi dans son rapport au vecteur sécuritaire qu’elle véhicule. Car au-delà d’une simple logique de coopération Nord/Sud, il ne faut pas oublier de tenir compte des peuples de cet espace - qui, par le jeu des alliances, dépasse largement le bassin méditerranéen. Ces citoyens partagent un certain nombre de facteurs d’incompréhension ou d’insécurité (alimentaire, terrorisme, réchauffement climatique...) qu’il est urgent de battre en brèche. Avec cet enjeu à la clé : l’UPM pourrait représenter un nouveau modèle pour structurer autrement, à l’échelle sub-régionale, des régions comme la Baltique ou la Mer Noire.
Un éclairage apporté dans le cadre des 16èmes controverses de Marciac, organisées par la Mission Agrobiosciences et la Communauté de Communes Bastides et Vallons du Gers, les 30, 31 juillet et 1er août 2010.


L’UPM : la preuve d’une volonté
Jean-Sylvestre Mongrenier [1] nous a plongés dans le pessimisme . A mon tour, j’aimerais dire que l’Union pour la Méditerranée (UPM) [2] n’a finalement que deux ans, au regard des 50 années de l’Union européenne, à laquelle on a souvent coutume de la comparer. Cependant il n’est nullement question de créer une Union méditerranéenne, qui serait le pendant de l’Union européenne. Il n’y a nul besoin de créer une nouvelle organisation intergouvernementale et de la rajouter à la pile des structures géopolitiques ou géoéconomiques déjà existantes dans l’espace méditerranéen.
En revanche, je tenterai de vous montrer en quoi l’UPM est finalement le révélateur, la preuve d’un volontarisme. Je ne récuse pas en bloc ce que dit Jean-Sylvestre Mongrenier, mais j’aimerais développer un certain nombre de points permettant d’élargir le débat sur l’utilité de cette structuration stratégique de la Méditerranée.

Les inacceptables communs, puissants facteurs de cohésion
Etant chercheur à l’Ecole militaire, je m’intéresse à l’UPM dans son acception la plus large, mais aussi par rapport au vecteur sécuritaire qu’elle véhicule. Appelons cela la sécurité humaine. Même si dans les six projets structurants [3], les six axes d’effort pour la Méditerranée, la dimension sécuritaire n’apparaît pas, il me semble qu’il faut garder à l’esprit un discours en creux, la perception que les opinions publiques se font des insécurités collectives. Ce sont ce que j’appelle les inacceptables communs, qui sont aussi de puissants facteurs de cohésion.
Car on oublie souvent de dire que la Méditerranée, au-delà de sa géologie, est un espace perclus de menaces communes : la sécurité alimentaire est un des éléments qui fédère les citoyens méditerranéens ; la sécurité tout court – sans même entrer dans le mot polémique de terrorisme - est également un vécu. Je vous rappelle que les cinq ou six attentats les plus récents se sont tous passés sur la rive Sud.
Cette réalité stratégique inédite est également corrélé au fait qu’un certain nombre d’acteurs sécuritaires, de part et d’autre du bassin, ont identifié des éléments concrets de « sécurisation » du quotidien qui mériteraient une meilleure coopération (au premier lieu desquels les différences de perception quant à la menace terroriste ou encore les différences d’approches face à l’asymétrie des économies de part et d’autres de Mare Nostrum).
Je ne voudrais pas me focaliser uniquement sur l’UPM, qui a montré en quoi la Méditerranée est redevenue une centralité. Et c’est sur ce point-là que je rentrerai dans le débat ou la contradiction. Jean-Sylvestre Mongrenier semble nous dire que l’UPM ne s’inscrit pas dans une logique géopolitique qui verrait notre politique étrangère s’orientaliser, qui ne tiendrait pas compte des flux géo-économiques certes insuffisamment équilibrés entre les deux rives mais néanmoins réalité, qui nous amènerait à considérer que la politique étrangère française ne comprenne les réels enjeux. C’est une réalité, certes, mais en même temps l’UPM est elle-même vecteur de deux logiques complémentaires.
Une logique de coopération, qui a connu des faiblesses : c’est la coopération euro-méditerranéenne, la coopération institutionnelle, qui implique qu’entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie, doivent s’articuler des logiques de carrefour. Mais il ne faut pas oublier de tenir compte du trans-méditerranéen, donc des peuples, des citoyens, des sociétés civiles qui partagent un certain nombre de vecteurs et de facteurs d’incompréhension ou d’insécurité, qu’il faut battre en brèche. La Méditerranée est aussi un révélateur du besoin de structuration sub-régionale.

D’une logique économique à une intégration politique
Ce qui existe en Méditerranée existe de longue date autour de la Caraïbe, en Asie orientale, où un certain nombre de pays travaillant dans une zone géographique proche – 2 ou 3 fuseaux horaires-, ayant des économies de croissance relativement équivalentes décident qu’il est plus logique de travailler en commun et que, le symbole prévalant sur les réalisations concrètes, il faut essayer de tendre vers une coopération d’abord économique, pour ensuite aller vers une intégration politique. Ce qui est vrai loin de nous l’est dans notre voisinage.
Jean-Sylvestre a parlé de la Mer Noire. On aurait pu parler de l’espace baltique. Et il est particulièrement intéressant de mettre en exergue le fait que, finalement, l’UPM n’est qu’une duplication de structures existant par le passé mais pour laquelle un effort supplémentaire a été nécessaire, pour pouvoir passer de la coopération économique à une meilleure intégration politique.

Un déficit de coopération Sud/Sud...
Et j’en viens à l’un des éléments que je ne peux pas récuser : la faiblesse de la coopération Sud/Sud qui, me semble-t-il, nous laisse dans une logique d’attente inassumée. Cette coopération Sud/Sud est particulièrement importante à partir du moment où elle n’implique pas uniquement les riverains de la Méditerranée. Ce ne sont pas seulement les 23 pays [4] qui sont concernés, auxquels il faut ajouter la Mauritanie et la Jordanie, mais un espace géographique beaucoup plus large. Cet espace n’est pas l’Union européenne en tant que telle, mais je veux parler de l’UPM qui regroupe des pays appartenant, de facto, à d’autres solidarités. Un certain nombre de pays de la rive Sud sont membres de la Ligue arabe [5], de l’Organisation de la conférence islamique [6], de l’Union africaine [En savoir plus sur l’Union africiane]], à part le Maroc).

...Et de ses conséquences
Dès lors, on peut relire avec ce prisme tous les propos évoquant la difficulté de fédérer, d’une part, les peuples méditerranéens entre eux et, d’autre part, d’harmoniser la vision que le Nord a du Sud et vice-versa. Et cela nous amène à la question que Jean-Sylvestre a évoquée en creux : la Méditerranée étant une zone dans laquelle nombre d’acteurs exogènes, extérieurs ont partie liée avec le développement, cela implique de tenir compte que de nombreux facteurs d’insécurité nichent bien au-delà de ses frontières.
Parlons du conflit israélo-palestinien. Il est sans doute l’élément, depuis 50 ans, qui le plus a déstructuré la coopération Sud/Sud et le regard que nous avions, au Nord, des pays du Sud. L’UPM en a été un révélateur. Finalement, grâce cette dimension géopolitique, de nombreuses structures ont retrouvé une nouvelle jeunesse, un intérêt, ne serait-ce qu’académique, pour s’occuper des partenariats ou des sujets qui préoccupent nos deux sociétés.

La Méditerranée a-t-elle besoin d’une institutionnalisation ?
Je voudrais enfin évoquer le dialogue 5 + 5 [7] puisque les organisateurs des Controverses de Marciac ont posé la question de savoir si la Méditerranée a vraiment besoin d’une institutionnalisation. Finalement, la coopération projet par projet a-t-elle vraiment besoin d’une structure qui piloterait l’ensemble des projets ? C’est particulièrement vrai si on prend en compte l’expérience du 5+5, ne serait-ce que pour la défense, mais aussi les migrations, la justice et de la sécurité intérieure.

L’urgence de trouver une sémantique commune
Je crois qu’il est vraiment important de trouver une sémantique commune, des éléments de langage qui permettent de mettre des mots sur des situations vécues : l’insécurité face au changement climatique, l’insécurité face à la crise. Je rappelle que la crise financière balaye totalement tous nos schémas géopolitiques, tels que nous les percevions jusqu’alors. Elle impacte toutes les économies, ce qui aggrave les asymétries pouvant exister entre le Nord et le Sud. Voici un élément qui nous solidarise davantage avec les populations du Sud. Cette crise, ces facteurs de sécurité ou d’insécurité, qui n’étaient pas aussi pertinents en 1995, lors du lancement du processus de Barcelone, légitiment aujourd’hui le besoin de trouver des éléments de langage et de mettre autour de la table les acteurs de cette sécurité, d’une nouvelle façon. C’est un travail que nous avons mené au niveau du 5+5.

Créer de la confiance
Je terminerai en vous listant les éléments sur lesquels un certain nombre d’experts dans le domaine de la sécurité se mettent d’accord. Bien évidemment, ce sont les quatre éléments qui structurent et qui fédèrent l’espace stratégique Méditerranée : 1) la lutte contre les terrorismes, qui sont de plus en plus interconnectés avec la criminalité organisée – c’est particulièrement vrai dans la bande sahélo-sahérienne ; 2) les réponses à apporter aux migrations irrégulières, notamment la criminalisation ; 3) les questions environnementales : là on est vraiment dans les inacceptables communs, car se joue sur le bassin méditerranéen un certain nombre de sujets d’avenir, à savoir une solidarité face aux feux de forêts, le besoin d’avoir une inter-europabilité tant matérielle qu’humaine pour lutter de manière concertée ; et, 4), évidemment, la prolifération des armes stratégiques.
Nous sommes rentrés dans une période à peu près équivalente à celle de 1975, quand l’OSCE [8], l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, s’est créée, dans laquelle la perception du confidence-building, du climat de confiance, était un élément déterminant. Il est fondamental d’en avoir conscience, comme l’a évoqué Jean-Sylvestre, mais d’une manière négative, lorsqu’il dit que le verbe n’était parfois pas si puissant que cela, s’il ne se concrétisait pas par des actions. Or quand nous parlons d’une dénucléarisation et démilitarisation de la zone - c’est le cas au Moyen Orient depuis 2009 -, rappelons que cette avancée a aussi vocation à appuyer des démarches identiques en Méditerranée occidentale.

L’UPM : un modèle pour la Baltique et la Mer Noire
Enfin, l’importance que j’accorde au processus de l’UPM lancé par la France, qui n’est pas un processus soliloquant ou qui n’appartiendrait qu’à la logique nationale - l’Appel de Rome [9] a fédéré au moins deux de nos partenaires, espagnol et italien dans la foulée-, c’est qu’il représente un élément qui pourra faire l’objet de développements ailleurs dans le monde. Il est évidemment question de mieux structurer la Baltique ; il est aussi question de créer une structure à peu près équivalente en Mer Noire. L’UPM est donc une sorte de galop d’essai qui appelle un renouvellement, une façon de concevoir l’échelle sub-régionale d’une manière complémentaire au régional, et intégrée dans la mondialisation.

Portrait
Emmanuel Dupuy compte parmi ses nombreux titres ceux de Vice-président du Groupe de recherche sur la Méditerranée du Centre d’Etudes et de Recherches de l’Ecole militaire (CEREM), de membre du Conseil Supérieur de la Réserve Militaire (CSRM), de Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), de Chercheur associé au Centre d’analyse des Conflits et de Droit Pénal International de l’Université des Sciences Sociales de Toulouse, de Secrétaire général de l’ONG Terres-Sud 21 et de Président de l’Association d’Études en Relations Internationales et Défense (ERID) qui édite la revue Politique et Sécurité Internationales.
Enseignant associé à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, il est l’un des fondateurs de l’association Jeune Francophonie [10]. Titulaire d’un DEA de Sciences Politiques "Relations et Sécurité Internationales" à l’Université des Sciences Sociales de Toulouse, il est également Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Toulouse. Ancien auditeur de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale, Emmanuel Dupuy s’est ensuite spécialisé dans les fonctions de conseil politique dans différents exécutifs locaux et régionaux ainsi qu’au Sénat et à l’Assemblée nationale où il a été plusieurs fois assistant parlementaire et conseiller politique.
Il a enseigné les institutions européennes et la géopolitique et est l’auteur de plusieurs articles portant sur les questions stratégiques et géopolitiques. Il collabore également à plusieurs sites, revues et émissions de radio françaises et européennes portant sur l’actualité nationale et internationale.

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