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11/02/2011

Ethique et lucidité : comment aider la Tunisie et l’Égypte ?

Par Robert Lanquar

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Robert LANQUAR vit à Cordoue (Esp), titulaire d'un doctorat français en gestion des ressources touristiques et d'un doctorat aux Etats-Unis en développement organisationnel, écrivain, journaliste, chargé de recherches à l'Organisation Mondiale du Tourisme, conseiller pour l'Alliance des Civilisations, fondateur du FITUR Forum euro-méditerranéen, professeur d'économie régionale et d'environnement.
Il travaille à la création de l'association ".Med" en Espagne.



Les événements actuels dans les pays arabes vont profondément affecter le tourisme méditerranéen. Pour le court terme, certains s’en félicitent: avec cynisme, ils se disent que ce que ceux-là perdent, ils le gagneront. D’autres s’en inquiètent pour plus tard, croyant à la montée d’un islamisme qui réduirait à peau de chagrin, tourisme et commerce international, et tous les processus de paix : leur peur alimente les stéréotypes qui durant plus d’un siècle ont basé les affrontements entre les deux rives de la Méditerranée.

Il s’agit de viser plus d’éthique et d’être lucide. Nous avons affaire à une révolution démocratique née dans la douleur de la crise économique et alimentaire. Deux vecteurs l’ont facilité: la meilleure éducation des jeunes et l’usage de plus en plus répandu des technologies de l’information et de la communication. Wikileaks a montré toute l’hypocrisie des soi-disant secrets diplomatiques, politiques, bancaires et autres. La jeunesse arabe a relayé ces informations à travers les réseaux sociaux, le téléphone mobile et les SMS.

Ce n’est pas la théorie des dominos qu’il faut utiliser si on veut expliquer ce qui se passe aujourd’hui dans le monde arabe. Cela n’a pas fonctionné du temps de Nixon et Kissinger pour l’Asie du sud-est. Cela ne montre pas l’incidence des mouvements de foule qui font tâche d’huile, ce que les responsables de l’Union pour la Méditerranée comprennent avec difficulté. La posture de cette dernière étonne, après la démission fin janvier de son Secrétaire général basé à Barcelone, le jordanien Ahmad Massa’deh, sans donner trop de précisions sinon qu’il « quitte son poste, car les conditions dans lesquelles il l’a accepté ont changé ». Sans porte-parole, l’Union pour la Méditerranée reste silencieuse. Quels que soient les arguments de la realpolitik, par le biais de la réussite économique, l’Union devrait permettre l'avènement de sociétés pluralistes se respectant mutuellement. La spectaculaire révolution tunisienne prouve que le monde arabe change vite, peut-être plus vite que n’évolue le rapport de l’Europe à celui-ci.

En même temps, tous sont d’accord pour que l’agitation ne dure pas trop de temps afin que reprennent les mouvements touristiques et que la saison printanière et estivale se déroule dans les meilleures conditions. On pourra jouer avec l’effet de mode, celui de vivre la movida de la Révolution de Jasmin ou de celle de la Place Tahrir. Pour 2011, Euromonitor prévoyait une chute de 30% du tourisme tunisien fin janvier, la récupération serait lente et il faudrait attendre 2014 pour retrouver les niveaux de 2010. D’autres modèles, comme celui que nous avons élaboré pour MED 11 Prospective estiment par contre qu’en 2012, nous retrouverons ces niveaux de 2010. La disparition de certains abus de pouvoir, la réforme de la bureaucratie et une politique d’aménagement du territoire plus équilibrée, moins néolibérale, favorisant un tourisme responsable, durable et solidaire, pourraient booster le tourisme tunisien. Les compétences sont là, la motivation ne l’était plus dans un pays où les droits de l’homme avaient été bafoués. La Tunisie avec ses 10,4 millions d’habitants, dont 42% ont moins de 25 ans, au PIB par habitant de 8600 $, a d’importantes potentialités. Elle pourrait innover dans de très nombreux secteurs du tourisme, comme elle l’a déjà fait avec le tourisme médical et la thalassothérapie.

Pour l’Égypte, l’OMT par la voix de son Secrétaire général, Taleb Rifaï, faisait remarquer que le tourisme représente au moins 11% du PNB égyptien et qu’il génère plusieurs millions d’emplois. Il venait de signer fin décembre un accord avec l’Égypte pour renforcer sa compétitivité internationale et ses capacités statistiques avec un projet de benchmarking par un compte satellite du tourisme. L’année 2010 avait battu tous les records avec plus de 14 millions d’arrivées de touristes internationaux par rapport à 12,5 millions en 2009. La crise pourrait faire perdre plus de 2,5 milliards € seulement cet hiver et faire revenir les arrivées du tourisme international au niveau de 2005. Mais dès 2013, un scénario MED 11 Prospective nous montre qu’il serait possible de retrouver les records de 2010.

Que faire ?

Bien sûr, la Commission européenne a mis en place début février un plan d'aide en faveur de la Tunisie et de l'Égypte afin de répondre à leurs "nouveaux besoins" et "pour apporter un large soutien au processus de transition" selon les déclarations de Stefan Füle, Commissaire européen chargé de l'élargissement et le président José Manuel Barroso d’ajouter qu’il souhaitait apporter un large soutien à ces pays. Sans doute, les négociations pour le statut avancé de la Tunisie se dérouleront avec une attitude plus conciliante des représentants européens. Les solutions sont sur la table depuis plusieurs mois, ces derniers sont dans l’obligation de les accepter plus rapidement. Cela accélérera alors les discussions avec les autres pays et l’Union pour la Méditerranée pourrait être mieux acceptée dans les couloirs de Bruxelles comme l’agora des relations entre l’Europe et le monde méditerranéen du sud et de l’est.

Mais c’est aux professionnels du tourisme des pays émetteurs comme la France ou l’Espagne de réagir de leur coté, plus positivement. Il ne s’agit pas comme l’ont fait les responsables des îles Canaries de crier haut et fort et de le faire savoir, que cette crise les arrange et qu’ils attendront des taux d’occupation de 100%. Les mauvais résultats qu’ils ont connus jusqu’à présent n’étaient pas seulement dus à la concurrence des pays méditerranéens arabes, sinon à leur manque de compétitivité et leur incapacité de rénover leurs produits et services pour faire face à l’évolution de la demande touristique.

Un sondage vient de montrer que 44% des Français qui comptaient se rendre en Tunisie cette année veulent aujourd’hui passer leurs vacances dans une autre destination. Comment les convaincre que dans quelques mois, sinon dans quelques semaines, la situation redeviendra complètement normale en Tunisie ? Comment relancer cette destination sinon par des opérations de promotion comme celle des « Engagements du Jasmin » signée le 9 février à Paris à l’Institut du Monde arabe ? Les tour-opérateurs français viennent tout juste de se rendre à Tunis pour discuter du plan de relance que le nouveau Ministre du tourisme et du Commerce, Mehdi Houas, leur a présenté. Mr. Houas était le PDG cofondateur de Talan, une entreprise basée à Marseille pour le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication, une très bonne expérience pour permettre aux opérateurs tunisiens de tourisme de mieux contrôler la distribution. Ces professionnels savent qu’il est urgent d’agir, les jours sont précieux, d’autant qu’aucun assureur ne veut garantir la perte d'exploitation liée à des événements comme ceux survenus en Tunisie et en Égypte, les qualifiant en assurance "d'émeutes et mouvements populaires".

Les Britanniques ont levé leur mise en garde sur les voyages en Tunisie. Autre bonne nouvelle en Grande-Bretagne, les grands tour-opérateurs Thomas Cook, Thomson and First Choice reprendront leurs vols vers Monastir au 27 février. Pour Thomas Cook, on reviendrait à la normalité pour toute la Tunisie après le 2 mars. Tripadvisor a vu le nombre des informations d’intérêt sur la Tunisie augmenter de plus de 18% ces deux dernières semaines. D’autres pays européens sont en train de les suivre. En Espagne, Casa Arabe pourrait prendre le leadership d’une opération similaire à la parisienne. Après la réussite à Cordoue, à la fin de la première semaine de février de sa réunion sur le « Paradigme de Cordoue » co-organisée avec les Rencontres d’Averroès de Marseille, une initiative de Casa Arabe montrerait sa volonté de faire du tourisme un élément de sa stratégie pour faciliter « l’interculturalité » et la connaissance du monde arabe. Elle devrait en outre monter avec des professionnels du tourisme et agences de voyages, des circuits et croisières culturelles comme le font d’autres institutions, défendant les mêmes objectifs en Europe.

Que va-t-il en être dans les autres pays arabes? La situation égyptienne prendra plus de temps à être réglée, même si tout est fait pour éviter la violence grâce à l’armée. Le Yémen, la Jordanie, le Liban comme la Syrie, pays qui commençaient à être considérés comme des destinations touristiques aux excellentes potentialités, vont peut être vivre des moments difficiles. La Tunisie doit leur servir d’exemple pour que la transition démocratique n’altère pas le retour à la normalité touristique, une industrie qui emploie des millions de personnes.

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